L’expérimentation spectaculaire de nouveaux lieux de baignade mis en place dans la Seine par la mairie de Paris masque un bilan très mitigé quant à la gestion de la quarantaine de piscines municipales, dont l’utilisation par les usagers parisiens fait l’objet de vives critiques. Pour l’évaluer, Hexagone a collecté les notes Google de plus de 200 piscines, réparties dans les 50 plus grandes villes du pays, ainsi que plusieurs milliers de commentaires laissés par les usagers. Grâce à cette méthode, nous avons pu établir des notes moyennes par commune et un classement, ainsi qu’une analyse des causes du mécontentement, et parfois de la satisfaction, des usagers.
Mal notées par les Parisiens, régulièrement confrontées à des fermetures imprévues et à des problèmes d’hygiène, les piscines municipales de la capitale mettent à l’épreuve la patience des nageurs, par ailleurs de moins en moins nombreux. Derrière ces difficultés se pose la question plus large du service public local. L’ouverture des baignades dans la Seine, événement fortement symbolique, ne suffit pas à masquer les problèmes persistants des piscines municipales.
Les zones de baignade sur la Seine : un succès spectaculaire qui masque les véritables besoins budgétaires des autres piscines municipales
A l’été 2025, près de 100 000 nageurs se sont rendus sur les trois sites de baignade ouverts à Bercy (XIIe), Bras Marie (IVe) et Grenelle (XVe), soit jusqu’à 5 600 personnes par jour, avec un taux d’ouverture compris entre 55 % et 70 %, selon Le Parisien1. Un succès salué par la mairie de Paris.
Mais derrière cette réussite se cache une gestion plus contrastée des piscines municipales, des équipements pourtant bien plus fréquentés et accessibles toute l’année. Dès 2017, un rapport de la chambre régionale des comptes soulignait que la gestion de ces infrastructures, avant l’élection d’Anne Hidalgo, souffrait d’un manque de pilotage clair, de statistiques fiables et de financements suffisants, avec des tarifs bas limitant les recettes2.
Pour y remédier, un plan structurant a été adopté en 2015 : le programme « Nager à Paris », assorti d’un effort financier important. Entre 2014 et 2020, près de 150 millions d’euros ont ainsi été consacrés à l’entretien, la rénovation et la construction de piscines3.
À titre de comparaison, le coût des travaux d’aménagement des trois sites sur la Seine, ainsi que leur gestion pour l’été 2025, s’élève à environ 14 millions d’euros au total, soit pour quelques semaines l’équivalent de 10 % du budget d’investissement sur six ans du plan « Nager à Paris » et jusqu’à 57 % des dépenses de fonctionnement et d’entretien des piscines municipales votées pour l’année 2024 (24,5 millions d’euros, hors dépenses de personnels).
Les piscines de Paris obtiennent la pire note moyenne données par les usagers des piscines municipales des 50 plus grandes villes de France
Parmi les 50 plus grandes villes de France disposant de piscines municipales, celles de Paris obtiennent la plus mauvaise note moyenne : seulement 3,5 sur 5. La capitale se situe ainsi au même niveau que Vitry-sur-Seine et juste derrière Saint-Denis, deux communes également dirigées par la gauche (respectivement communiste et socialiste).

Cette contre-performance étonne d’autant plus que des villes plus modestes affichent de bien meilleurs résultats. Roubaix, souvent associée à des difficultés économiques et sociales, obtient par exemple une moyenne de 4,2/5. Dans le Bassin parisien, Bagneux ou Boulogne-Billancourt atteignent 4,1/5, tandis que Nancy se situe à 4/5.
Ces écarts posent une question dérangeante : comment expliquer qu’une capitale dotée de moyens financiers bien supérieurs fasse moins bien que des communes réputées moins riches ?
Les investissements récents du plan « Nager à Paris » apportent un éclairage partiel sur la gestion parisienne. Les nouvelles piscines, construites pour 44 millions d’euros, sont globalement bien accueillies par les usagers et obtiennent de bonnes notes (3,8 en moyenne). En revanche, les 51 millions d’euros consacrés aux rénovations n’ont permis que de maintenir les établissements concernés dans la moyenne haute (3,7 en moyenne), sans véritablement améliorer leur attractivité ni renforcer durablement la satisfaction du public. Ainsi, malgré sa rénovation, la piscine Blomet (XVe) n’affiche que 3,3, figurant dans le top 10 des pires piscines parisiennes.
Des écarts marqués entre les notes de chaque piscine parisienne qui posent la question de la gestion en régie municipale
Toutes les piscines de la capitale ne connaissent pas la même fréquentation ni le même niveau de satisfaction. Certaines s’en sortent très bien, à l’image de la piscine Balard, notée 4,2/5, preuve qu’un service de qualité est possible à Paris. Toutefois, si l’établissement reste accessible à tous, il est géré par le ministère des Armées et applique un filtrage plus strict que les autres sur les usages autorisés.

À l’inverse, la pire note revient à la piscine Jean-Boiteux, avec seulement 2,7/5, et elle n’est pas un cas isolé. Au total, dix piscines municipales parisiennes obtiennent une note inférieure à 3,4/5, dont deux (Mathis et Jean-Boiteux) descendent même sous les 3/5, en raison de problèmes persistants de gestion et de personnel, sur lesquels nous allons revenir.
Ces différences interrogent d’autant plus que parmi les 5 piscines les mieux notées, toutes sont gérées hors de la régie municipale, c’est-à-dire soit par d’autres organismes (Ministère des Armées), soit via un marché public ou une délégation de service public. Ainsi, la note moyenne des piscines hors de la régie municipale s’établit à 3,8/5 contre 3,4/5 pour les autres.

Fermetures imprévues et problèmes d’hygiène : les plaies des usagers des piscines parisiennes
Comment expliquer concrètement les mauvaises notes attribuées aux piscines municipales parisiennes ? À partir de l’analyse de plusieurs centaines de commentaires laissés par les usagers sur Google, plusieurs tendances se dessinent.
D’une part, les absences répétées du personnel et les mouvements de grève entraînent des fermetures imprévues, sources de frustration pour le public. Cette instabilité mine la fiabilité attendue d’un service public et contrecarre les efforts de la mairie de Paris pour élargir les plages horaires, notamment en soirée.
D’autre part, les usagers dénoncent régulièrement un manque d’hygiène : eau trouble, vestiaires sales, voire insalubres.
Enfin, certains regrettent que la température de l’eau ait été abaissée, une mesure mise en œuvre dans un double objectif budgétaire et environnemental.
Ces dysfonctionnements nourrissent une défiance croissante envers la gestion municipale. Pour beaucoup, les piscines parisiennes incarnent moins un service public de proximité qu’un équipement négligé, incapable de répondre correctement aux besoins quotidiens. Sans surprise, un récent rapport de la Chambre régionale des Comptes met en évidence la chute du nombre des usagers des piscines de Paris, passant de 3,3 millions en 2019 à 2,8 millions en 2023, soit une chute de 15 %4.
Tarifs : une hausse maîtrisée mais inégale, qui ne peut couvrir le coût réel du service
Aujourd’hui, le prix d’entrée standard est fixé à 3,50 €, en légère hausse par rapport aux 3 € appliqués entre 2009 et 2017. Ce tarif reste très compétitif face à certaines offres privées, mais il masque une réalité plus nuancée : il ne permet de couvrir qu’environ 14 % du coût de fonctionnement des piscines municipales.
En effet, le rapport de la Chambre régionale des comptes de 2017 indiquait que près de la moitié des entrées s’effectuaient à tarif réduit ou gratuit, notamment pour les bénéficiaires du RSA. Cette politique traduit une volonté de maintenir un accès socialement équitable, mais elle crée aussi une forme d’inégalité de perception : beaucoup d’usagers estiment ne pas bénéficier d’un service satisfaisant en retour.
Autre fait notable : trois piscines parisiennes appliquent un tarif supérieur à 5 € pour l’entrée normale. Or, ces établissements obtiennent paradoxalement de meilleures évaluations, avec une moyenne supérieure à 3,8/5, jusqu’à 4,2/5 pour Balard et son ticket à 5,5 €.



