Un an après, quel bilan pour le mouvement #JeQuitteX ?

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Il y a un an, le mouvement #JeQuitteX s’imposait comme un signal politique et médiatique : celui d’une rupture revendiquée avec X (ex-Twitter), accusé d’être devenu un espace trop radical, toxique et au service de l’extrême-droite américaine. Dans ce contexte, le réseau social Bluesky s’est installé dans le débat public comme l’alternative la plus souvent citée, une « Terre promise » numérique où l’on pourrait reconstruire une conversation plus saine, à distance des logiques de X. 

Un an plus tard, que reste-t-il de cette promesse, lorsqu’on observe un terrain très concret, au cœur de la vie politique : les députés de l’Assemblée nationale ? Les chiffres de janvier 2026 dessinent un constat net : le mouvement a existé, il a marqué les discours, il a entraîné des comportements individuels… mais il n’a pas provoqué de bascule collective. X demeure une agora politique et sociétale centrale, Bluesky devient un espace d’appoint, un « safe space » pour la gauche. La grande migration attendue ressemble davantage à une tentative ratée et marque la réussite d’Elon Musk d’imposer les règles du débat public. 

X, la plateforme que presque personne n’a vraiment quittée 

Premier enseignement : la présence des députés sur X reste massive. Sur nos 577 députés, 554 ont un compte sur X (ex-Twitter). Ces chiffres intègrent aussi les députés ayant annoncé quitter X sans toutefois supprimer leur compte (au nombre de 25), pour diverses raisons comme la crainte d’usurpation d’identité, le maintien de l’historique ou pour garder une fonction de veille. Selon les groupes parlementaires, la proportion d’élus disposant d’un compte X oscille entre 82% et 100%. Autrement dit, quelle que soit la sensibilité politique, X continue d’être un outil incontournable pour exister dans l’espace public numérique et piloter sa communication. 

Même les groupes où la proportion est la plus « basse » restent très au-dessus de ce que l’on verrait sur n’importe quelle plateforme émergente : les députés communistes sont 82% à avoir un compte X, LR à 88%, tandis que plusieurs groupes atteignent le plein : Horizons 100%, UDR 100%.  

Ces premiers chiffres montrent à quel point #JeQuitteX n’a eu qu’un impact symbolique sur la façon de communiquer pour nos élus, renforçant l’idée selon laquelle il n’y pas d’alternative au réseau social d’Elon Musk. 

Bluesky, l’alternative… mais surtout pour une partie de la gauche 

La « grande migration » annoncée se heurte à une seconde réalité : Bluesky est largement ignoré par les députés, et son implantation est fortement politisée. Les chiffres de janvier 2026 montrent une fracture claire entre des groupes où Bluesky devient presque la norme, et d’autres où il reste marginal. 

Dans les groupes situés à gauche et chez les écologistes, Bluesky progresse fortement. Menés par Sandrine Rousseau, 95% de députés écologistes ont désormais un compte Bluesky, 86% parmi les LFI, et un peu moins des deux tiers (61 %) parmi les socialistes. Dans ces espaces, la plateforme apparaît comme un lieu de présence militante et de reconstruction d’un écosystème conforme aux règles déterminées par la gauche. Cette « implantation » donne aussi une idée du public utilisant désormais Bluesky, plus à gauche et professionnellement en lien avec le secteur de la culture, de l’information ou de la communication. 

Dès que l’on s’éloigne de ce noyau, la présence des députés sur Bluesky s’effondre. Chez les forces centrales et de droite, Bluesky reste minoritaire : MoDem 31 %, Renaissance 29 %, Horizons 12 %, LR seulement 6 %. Au sein de la droite nationale, on tombe presque à zéro : seuls 2 députés RN ont ouvert un compte (2 %) et aucun député UDR. Le paysage qui se dessine n’est donc pas celui d’une migration générale, mais celui d’une plateforme d’affinité, très concentrée dans certains groupes.  

Malgré la présence de députés centristes sur Bluesky, leur activité semble confidentielle, tout comme leur audience. Avec 200 abonnés en médiane, les députés Ensemble/Renaissance disposent d’une audience très faible, en comparaison des députés LFI (2 800 abonnés en médiane) et des députés écologistes (1 700). 

“Je quitte X”… moi non plus ! 

L’effet le plus visible du mouvement #JeQuitteX ne se lit pas tant dans l’échec de la bascule vers Bluesky que dans ce que sont devenus tous ces députés qui ont annoncé quitter X, et la différence entre la parole et les actes. Sur les 47 députés recensés ayant annoncé leur départ de X, l’année écoulée a montré que les actes n’ont pas vraiment suivi la parole. 

La trajectoire majoritaire est celle d’un départ bruyant, mais pas d’une porte claquée : 25 députés ont conservé leur compte mais sont restés inactifs depuis janvier 2025. Cela représente plus de la moitié des cas. Ce choix répond à une logique politique (garder un compte permet de ne pas couper un pont définitivement) et d’un impératif technique (garder son identité et ses archives sur la plateforme). Dans les deux cas, ces députés ont clairement cesser d’alimenter la plateforme en contenus. 

Deuxième trajectoire : la rupture assumée. 10 députés ont totalement supprimé leur compte, rendant la décision plus irréversible et plus visible. Toutefois il faut souligner que la plupart d’entre eux avait des comptes avec une faible audience. La député Renaissance Christine Le Nabour avait par exemple un peu moins de 6 000 abonnés en janvier 2025 avant de supprimer son compte, la plupart en avaient seulement quelques centaines. 

Troisième trajectoire : le retour. Sur les 47 députés concernés par le mouvement JeQuitteX, près d’un quart (12 députés) ont abandonné leur choix et ont repris plutôt discrètement leur activité, que ce soit par des reposts de posts ou par des publications directes. C’est notamment le cas de la députée écologiste Marie Pochon avec ses 16 900 abonnés, la députée socialiste Dieynaba Diop et ses 6 700 abonnés ou encore l’écologiste Charles Fournier et ses 7 100 abonnés. 

Signe que la logique de plateforme, son audience, son rôle dans l’agenda médiatique, ses relais militants, peut redevenir plus forte que l’intention initiale de s’en éloigner. 

Sur X, l’audience continue de monter : la plateforme a gardé son pouvoir d’attraction 

Si le mouvement avait réellement affaibli X chez les députés, on pourrait s’attendre à une stagnation, voire à une baisse globale de l’audience. Or, certains chiffres racontent l’inverse : des députés enregistrent des progressions spectaculaires de leur nombre d’abonnés sur X entre janvier 2025 et janvier 2026. Ces progressions se font certes principalement à droite, en particulier parmi les députés UDR et RN, mais aussi beaucoup parmi les députés de la France Insoumise qui sont d’ailleurs les députés avec la plus forte audience. En novembre dernier, leur nombre d’abonnés médians atteignait près des 16 000. 

Le classement des plus fortes progressions montre des hausses impressionnantes : Charles Alloncle (UDR) atteint +881%, passant de 4 500 abonnés en janvier 2025 à 43 700 aujourd’hui, suivi de la députée LFI Gabrielle Cathala (+169%, de 5 500 à 15 500), des députés UDR Alexandre Allegret-Pilot (+149%, de 4 500 à 11 100) et Géralt Verny (+146%, de 2 500 à 6 200), et du député RN Matthias Renault (+115%, 3 800 à 8 100), puis d’autres progressions à deux chiffres très élevés. 

L’image qui ressort est frappante : même au cœur d’une année marquée par des appels au départ, X reste un endroit où l’on peut encore croître, parfois très vite, que l’on soit de gauche ou de droite. La plateforme conserve donc un levier que les alternatives peinent à reproduire : sa capacité à produire du débat parfois vif, de l’engagement, de la visibilité politique, directement ou indirectement via les reprises par les médias dits « classiques ». 

Même les vedettes de BlueSky restent des “petits comptes” face à leur X 

L’argument le plus concret, pour comprendre pourquoi la migration est restée limitée, tient dans une comparaison simple entre l’audience des députés qui sont à la fois sur X et Bluesky. En janvier 2026, les dix députés les plus suivis sur Bluesky affichent des comptes très respectables sur cette plateforme… mais sans commune mesure avec leurs audiences sur X. 

Quelques exemples suffisent à mesurer l’écart : Clémence Guetté (LFI), la députée la plus populaire sur Bluesky, compte 38 200 abonnés sur cette plateforme, mais 204 200 sur X, soit 5 fois plus. Sandrine Rousseau affiche 37 200 abonnés sur Bluesky contre 185 900 sur X, même si elle a décidé de le quitter. François Ruffin se situe à 23 900 abonnés sur Bluesky, alors qu’il culmine à 449 700 sur X. Manuel Bompard : 23 800 contre 241 000. Et même lorsqu’on descend dans ce top 10, l’écart reste massif : Mathilde Panot (15 400 sur Bluesky, 290 500 sur X), David Guiraud (13 600 contre 326 900), Antoine Léaument (13 600 contre 223 400), Olivier Faure (12 100 contre 174 100). 

Cette asymétrie est déterminante : quitter X, c’est renoncer à une audience construite sur des années, et rejoindre une plateforme où l’on repart, au mieux, sur une base beaucoup plus petite. Pour un député, cela signifie moins de relais pour sa communication, moins d’impact immédiat dans le débat politique. A l’approche des échéances électorales à venir, X reste incontournable. 

Conclusion : le mouvement a marqué les discours, mais X est resté le centre de gravité 

Un an après #JeQuitteX, le diagnostic est clair : la « grande migration » des députés vers Bluesky a échoué. Non pas parce que Bluesky n’existe pas, il s’est même fortement implanté dans certains groupes politiques, mais parce que l’écosystème parlementaire reste structuré autour d’un fait central : X demeure le canal dominant en termes de présence et, surtout, d’audience. 

Bluesky s’impose comme un espace réel, mais segmenté, porté principalement par une partie de la gauche et des écologistes. Le mouvement #JeQuitteX, lui, a surtout produit des comportements de retrait (inactivité), quelques ruptures nettes (suppression), et une part non négligeable de retours (près d’un quart des cas), souvent honteux car non assumés publiquement. 

Au final, la séquence aura davantage ressemblé à une tentative de déplacement partiel qu’à une rupture collective : les députés ont testé la sortie… mais X est resté la scène principale. 

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